[APARTÉ] Ranini Cundasawmy : Une guerrière au cœur tendre !
Entre les rizières de Petchaburi en Thaïlande et les ruelles de Barkly et celles de Bambous, parcours d'une combattante au cœur tendre, celle qui a su surmonter ses vieux démons pour transformer ses blessures en tremplin, les coups en force pour conquérir les rings les plus redoutés au monde.

Dans le petit village de Bambous, le soleil matinal caresse les murs du club Bambous Martial Art (BMA). À l'intérieur, Ranini Cundasawmy, 41 ans, ne compte plus le nombre de séances d'entraînement qu'elle a englouti au cours de ces dernières années, là où elle a répété inlassablement les mêmes gestes, précis et puissants ; ce lieu où elle a sang et eau et encaissé coups sur coups pour se forger le mental nécessaire et la capacité de grimper sur les toits du monde. De prime abord, rien dans l'apparence de cette femme au sourire lumineux ne trahit les six titres de championne du monde qui ornent son palmarès. Et encore moins les traumatismes d'une enfance pas toujours rose, marquée par des épisodes de « bullying » qui auraient pu l'empêcher d'arriver jusqu'ici.
« Enfant, j'ai été pendant longtemps une victime de « bullying » à l'école comme dans mon quartier. Zot ti bat mwa, ris mo seve, galoup deryer mwa... », se remémore-t-elle quand elle évoque son passé, ses souvenirs. Née d'un père rodriguais passionné d'arts martiaux et d'une mère mauricienne sourde-muette, la petite fille a grandi dans les prémices de la pauvreté et des humiliations. À l'école primaire de Barkly et au collège des Villes Sœurs, quartier réputé pour sa dureté, elle est cette enfant « portante et timide » que l'on marginalise, que l'on brutalise, et dont les larmes attisent les moqueries. Mais cela ne l'empêche pas de terminer sa scolarité au Collège St Barthélemy avec son certificat de HSC en poche.
Victime de « bullying »
« J'avais cette question existentielle depuis toute petite : pourquoi parfois nous n'avions rien à manger ? Pourquoi les autres me rejetaient ? » confie-t-elle. Ce qu'elle ne racontait à personne, pas même à son père qu'elle ne voulait pas « fer li gagn honte ».
Pourtant, rien ne prédestinait Ranini à devenir l'une des Mauriciennes les plus titrées dans le domaine des arts martiaux. Si ce n'est, sans l'ombre d'un doute, cette rencontre qui allait tout changer, celle avec un certain Patrick Cundasawmy.
Patrick, aujourd'hui son époux, est entré dans la vie de Ranini comme un personnage de ces mangas qu'elle affectionne tant. Lui-même immergé dans les sports de combat depuis l'âge de 8 ans, devenu coach à 18 ans, il voit en cette jeune femme blessée ce que personne — pas même elle — n'avait jamais remarqué : un potentiel extraordinaire ! « J'ai choisi de lui faire confiance alors que ma tête et mon corps rejetaient ce qu'il me disait », se souvient-elle avec émotion avant de poursuivre avec ce sourire qui ne la quitte jamais : « la première fois qu'il me l'a dit, je me demandais si c'était sa façon à lui de me faire la cour, sa galanterie à lui. Finalement, il avait vu juste. »
La transformation prendra presque dix ans. Dix longues années pendant lesquelles Ranini est incapable d'accepter l'idée même de monter sur un ring. Cette peur paralysante l'empêchait de franchir le pas. « Je me rappelle qu'à mes débuts, je prenais une pause de trois à quatre jours après un simple coup reçu à l'entraînement. »
Un palmarès qui donne en effet le vertige
« Ma première compétition ? C'était comme un cauchemar », se souvient-elle au point d'avoir envie de prendre ses jambes à son cou en plein combat pour ne plus jamais y retourner. Et pourtant, elle gagne. « L'encadrement psychologique, le travail sur moi-même avec le soutien de Patrick sur le plan émotionnel a certes été long, mais il a fini par porter ses fruits », concède-t-elle. Le premier succès mondial à travers une médaille de bronze en savate boxe française intervint en 2014 en Italie. Ce sera le début d'une ascension fulgurante qui la mènera vers le Muay Thai en 2016, puis vers le Kun Khmer en 2020, cet art martial originaire du Cambodge qui exige « une boxe plus intelligente, plus précise, avec une puissance de frappe d'un autre niveau. »
Le palmarès de Ranini Cundasawmy donne en effet le vertige : médaillée de bronze aux Championnats du Monde de Boxe Française en Italie, quatre fois championne du monde de Muay Thai (2016, 2017, 2018, 2019), et depuis peu, double championne du monde de Kun Khmer (2023, 2024). « Sans Patrick, je n'aurais jamais gagné, pas même mon premier combat », insiste-t-elle. « C'est lui qui voit mes défauts et les transforme en force, qui ajuste ma stratégie en plein combat et me fait gagner », ajoute-t-elle, comme pour sceller cette symbiose parfaite entre deux êtres que le destin semblait avoir façonnés l'un pour l'autre.
En effet, ce parcours d'exception, par la force de ce même destin, a pris un autre chemin en 2020. Cette année-là, Ranini et Patrick partent pour la Thaïlande, pour une compétition qui devait durer deux semaines. La Covid-19 en décide autrement. Les frontières se ferment. Le couple se retrouve bloqué dans un centre d'entraînement situé au cœur d'une des plus vastes rizières de Petchaburi, et cela, sans ressources ni pour être rapatrié au pays ni pour y vivre ou payer un loyer. « La Thaïlande avait fermé ses frontières quelques jours après Maurice. Nous nous sommes retrouvés au milieu d'une rizière, dans un endroit où pas un seul des villageois n'a eu la covid-19. Ce centre appartenait à un grand maître. Il nous a hébergés, soutenus et permis d'y rester même si parfois on n'arrivait pas à payer le loyer », raconte-t-elle.
« Ma première compétition ? C'était comme un cauchemar »
Ce qui aurait pu être un désastre se transforme en bénédiction déguisée. Ou, à bien y voir, une histoire digne des scénarios hollywoodiens où l'étranger venu d'ailleurs s'immerge totalement dans la culture d'un des pays d'Asie et y perfectionne son art au contact des meilleurs. Soutenus financièrement par deux bienfaiteurs — Eshan Shivanand et Terry Smith —, ils vivent une expérience qui marquera l'apogée de la carrière de Ranini et celle Patrick en particulier.
Alors que la championne mauricienne poursuit son entraînement, Patrick, lui, devient Ajarn, un titre prestigieux délivré par le ministère de l'Éducation de la Thaïlande, qui fait de lui l'un des rares non-Thaïlandais reconnus à ce niveau d'excellence. « Tout le monde applaudissait, même le grand maître était impressionné. Lui aussi avait compris le potentiel de Patrick, choisissant de le sponsoriser parce que cela coûte très cher », confie-t-elle avec fierté.
Aujourd'hui, Le couple a transformé le Bambous Martial Art (BMA) et ouvert deux autres clubs (Bel Ombre et Flic en Flac). Avec près de 300 membres, cette structure propose des entraînements gratuits aux enfants défavorisés et intègre un accompagnement psychologique et émotionnel pour les jeunes en difficulté. « Nous avons perdu un jeune qui avait des problèmes. Cela nous a marqué profondément », partage-t-elle, « depuis, nous avons développé un programme pour que ces jeunes prennent leur vie en main, qu'ils s'intègrent socialement, qu'ils restent loin de la drogue. »
Derrière la championne se cache une femme d'une joie de vivre contagieuse. Pas étonnant qu'elle compte plus de 120 000 'followers' sur son compte Facebook, attire des centaines de participants au programme en ligne « Anou fouet disang » et récolte des milliers de « likes » quand elle y poste une petite vidéo ou photo pour transmettre sa bonne humeur. « C'est vrai que j'adore danser, c'est dans mon sang », affirme-t-elle. Cette authenticité, Ranini la cultive sans fard, où elle se montre telle qu'elle est, sans filtre ni artifice. « Je n'ai jamais pensé être une influenceuse. Je partageais juste mon quotidien, même quand j'avais envie de sauter, de danser », explique-t-elle.
Une fraîcheur rare qui séduit et inspire bien au-delà des frontières mauriciennes, surtout quand on la regarde combattre sur le ring. « Aujourd'hui, quand je fais un combat, je m'amuse, je me défoule », confie celle qui est une fan de « Demon Slayer », manga avec ses « couleurs vives, ses combats et ses personnages gentils ».
« Épanouissez-vous, ne bloquez pas une partie de votre personnalité à cause du regard des autres »
À 41 ans, Ranini Cundasawmy ne compte pas s'arrêter en si bon chemin. Son prochain objectif, plus personnel ? « Obtenir mon permis de conduire », confie-t-elle dans un éclat de rire qui trahit sa capacité à relativiser même les plus grands défis, dont celui d'aller chercher un troisième titre mondial en fin d'année. Mais, soyez-en sûr, elle sait aussi quand garder les pieds sur terre. Comme ce message aux jeunes, qui est on ne peut plus clair : « Épanouissez-vous, ne bloquez pas une partie de votre personnalité à cause du regard des autres ».
La preuve vivante que les plus belles victoires sont d'abord celles que l'on remporte contre soi-même.




